La justice et le droit
Légal et légitime, droit naturel et droit positif, justice distributive et corrective, le contrat social comme fiction théorique, Rawls et ses deux adversaires, les trois fins de la peine et les quatre traits de la désobéissance civile.
Philosophie · tronc commun · fiche gratuite · 10 min de lecture
Il nous arrive de juger les lois elles-mêmes injustes : tout le chapitre tient dans cet écart, et c'est là que se joue la note. Les deux autres chapitres de philosophie en accès libre — fiche + QCM corrigé, sans compte, sans email : Méthode : la dissertation de philosophie et Méthode : l'explication de texte. Ou reçois l'accès à tes chapitres gratuits par email.
Ce qu'il faut savoir faire
La justice est l'une des 17 notions au programme de terminale générale. Attention au titre : le droit n'est pas une notion séparée, c'est le terrain où la justice s'institue — et presque tout le chapitre tient dans l'écart entre les deux.
Ce qu'on attend de toi n'est pas de réciter Hobbes puis Rawls. C'est de partir de la réponse spontanée — « est juste ce que dit la loi » — et de montrer qu'elle se heurte à un fait qu'elle n'explique pas : il nous arrive de juger les lois elles-mêmes injustes. Or pour juger une loi, il faut une mesure qui ne vienne pas d'elle. Chercher cette mesure — ou montrer qu'elle est introuvable et en tirer les conséquences — c'est le problème du chapitre. C'est là que se joue la note.
Les sujets tombent dans quatre moules :
- Le juste se réduit-il au légal ? (La justice est-elle autre chose qu'un rapport de force ? Y a-t-il des lois injustes ?)
- Faut-il obéir à une loi injuste ? (Désobéissance civile, résistance.)
- Qu'est-ce qu'un partage juste ? (Égalité, équité, mérite, besoin.)
- À quoi sert de punir ?
Une copie qui tient bien le moule 1 se réemploie sur les trois autres, à condition de tenir les distinctions ci-dessous.
Les distinctions de départ (les rater coûte la copie)
| À distinguer | Définition à retenir | Le piège |
|---|---|---|
| Légal | conforme à la loi en vigueur, ici et maintenant | — |
| Légitime | conforme à ce qui est juste, donc à une norme qui juge la loi | Les traiter comme synonymes : il n'y a plus de sujet. C'est un repère officiel du programme, le correcteur l'attend |
| Droit naturel | des principes de justice valables avant et au-dessus des lois positives | En faire une loi « écrite dans la nature » : c'est une norme rationnelle, pas un fait observable |
| Droit positif | l'ensemble des règles effectivement posées et sanctionnées par une société | Croire qu'il s'oppose à la justice : il est ce par quoi la justice devient efficace |
| Égalité | traiter tout le monde de la même façon | — |
| Équité | tenir compte des situations pour rétablir une justice réelle | Traiter également des inégaux peut produire de l'injustice — et inversement |
| Justice distributive | répartir biens, charges et honneurs selon un mérite, donc proportionnellement | — |
| Justice corrective | réparer un tort, arithmétiquement, sans regarder qui est la victime | Confondre les deux fait manquer la moitié des sujets sur le partage |
| Vengeance | réponse privée, illimitée, proportionnée à la colère | — |
| Punition | réponse publique, mesurée, prononcée par un tiers | Confondre les deux revient à dire que l'État se venge : à démontrer, jamais à supposer |
| Force | ce qui fait plier | — |
| Droit | ce qui oblige | « La force fait le droit » est une thèse (Calliclès), pas une évidence |
Règle d'écriture : dès que tu écris « la justice », précise si tu parles de la vertu (être juste), de l'institution (l'appareil judiciaire) ou de la norme (le juste). Un correcteur repère cette précision à la première ligne.
1. La justice n'est-elle qu'un rapport de force ?
C'est la thèse à réfuter — donc celle qu'il faut d'abord présenter avec force, sinon la réfutation est gratuite.
Calliclès (Platon, Gorgias) : les lois sont faites par la masse des faibles pour brider les forts ; la « justice selon la nature » veut au contraire que le plus fort ait plus. Thrasymaque (République, I) dit la même chose du point de vue du pouvoir : le juste, c'est l'avantage du plus fort, c'est-à-dire de qui écrit les lois.
Pascal ne dit pas autre chose, mais avec un constat désabusé : « Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » La justice sans force est impuissante, la force sans justice est tyrannique.
La réponse décisive est chez Rousseau (Du contrat social, I, 3) : la force est une puissance physique, elle produit une nécessité, jamais un devoir. « Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté. » Si le droit n'était que la force, le mot « obéir » n'aurait plus de sens : on ne dirait pas qu'on doit, on constaterait qu'on ne peut pas. Le droit commence exactement là où la force cesse de suffire.
Le positivisme juridique (Kelsen) tire du même constat une conclusion inverse et rigoureuse : il n'y a de droit que le droit positif, effectivement institué ; « loi injuste » n'est pas une contradiction, c'est un jugement moral porté de l'extérieur sur une norme parfaitement valide. Cette position n'est pas cynique : elle sépare la question « qu'est-ce qui est en vigueur ? » de la question « qu'est-ce qui devrait l'être ? ». Elle t'oblige à dire au nom de quoi tu juges une loi.
L'objection classique est Antigone (Sophocle) : contre l'édit de Créon, elle invoque des lois « non écrites et immuables ». C'est l'illustration à connaître, mais attention — une illustration n'est pas un argument : elle pose le conflit, elle ne le tranche pas.
2. Qu'est-ce qu'un partage juste ? — Aristote
Éthique à Nicomaque, livre V, le texte fondateur du chapitre.
- Justice distributive : elle répartit les biens et les honneurs selon le mérite, en proportion géométrique. Deux personnes de mérite double reçoivent le double. Elle regarde les personnes.
- Justice corrective (ou commutative) : elle rétablit l'égalité rompue par un tort, en proportion arithmétique. Le juge ne demande pas si la victime est méritante : il mesure le dommage. Elle ignore les personnes.
L'équité (epieikeia) est le troisième outil, et le plus utile en dissertation : la loi est générale, or les cas sont particuliers ; il arrive donc que l'appliquer à la lettre produise une injustice. L'équité corrige la loi là où la loi est déficiente du fait de sa généralité. Ce n'est donc pas un adoucissement sentimental, ni une entorse à la loi : c'est ce que le législateur aurait dit s'il avait prévu le cas. Formule d'Aristote à retenir : l'équité est « la règle de plomb de l'architecture de Lesbos » — une règle qui épouse la forme de la pierre.
3. Fonder l'obéissance : les théories du contrat
Point commun : la justice n'est pas naturelle, elle est instituée. Et le contrat n'est jamais présenté comme un événement historique — c'est une fiction théorique qui sert à tester la légitimité d'un pouvoir. Le confondre avec un traité signé est l'erreur la plus fréquente du chapitre.
- Hobbes (Léviathan, 1651) : à l'état de nature, chacun a droit à tout, d'où la guerre de tous contre tous et une vie « solitaire, misérable, pénible, quasi animale et brève ». Les hommes cèdent leur droit à un souverain en échange de la sécurité. Le souverain n'est pas partie au contrat : il est ce qui le rend possible. Conséquence assumée : un pouvoir même dur vaut mieux que le retour à la guerre.
- Locke (Second traité, 1690) : l'état de nature connaît déjà des droits naturels — vie, liberté, propriété. On institue un pouvoir pour les garantir, pas pour les abandonner. D'où un droit de résistance : un pouvoir qui viole ces droits se dissout lui-même.
- Rousseau (Du contrat social, 1762) : le contrat n'assujettit personne, il institue un peuple. Chacun obéit à la volonté générale — qui vise l'intérêt commun — donc à une loi qu'il s'est donnée, donc à lui-même : « l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté ». Distinction à ne pas rater : volonté générale ≠ volonté de tous (la somme des intérêts particuliers). Une majorité peut se tromper sur l'intérêt commun.
4. Rawls et ses adversaires
Rawls (Théorie de la justice, 1971) reprend le contrat comme procédure. Dans la position originelle, sous un voile d'ignorance — j'ignore ma classe, mes talents, ma génération, ma conception du bien — quels principes choisirais-je ? Ne pouvant tailler les règles à mon avantage, je choisirais, dit-il :
- Principe de liberté : un système de libertés de base égales pour tous ;
- a. égalité équitable des chances ; b. principe de différence : les inégalités socio-économiques ne sont justes que si elles bénéficient aux plus défavorisés.
L'ordre compte : le principe 1 prime sur le 2 ; on n'échange pas des libertés contre du bien-être. Ce que Rawls ne dit pas, et que les copies lui font dire : il n'interdit pas les inégalités, il pose une condition à leur légitimité.
Deux objections symétriques, à connaître pour ne pas faire de Rawls le dernier mot :
- Nozick (Anarchie, État et utopie, 1974) : la justice ne porte pas sur des répartitions mais sur des procédures. Si mes biens sont acquis et transférés légitimement, ils sont miens ; redistribuer revient à disposer du travail d'autrui. D'où l'État minimal.
- Marx : l'égalité formelle des droits masque l'inégalité réelle des conditions ; le droit égal appliqué à des situations inégales reste « un droit inégal ». Sa formule d'horizon, dans la Critique du programme de Gotha : « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ».
5. Punir : pourquoi ?
Trois justifications, qui répondent à trois questions différentes. Une bonne copie ne choisit pas trop vite : elle montre qu'elles s'appuient sur des idées de la personne incompatibles.
| Fin de la peine | Regarde | Auteur | Difficulté |
|---|---|---|---|
| Rétribution — punir parce qu'un crime a été commis | le passé | Kant | Comment mesurer la peine exacte ? |
| Dissuasion / utilité — punir pour prévenir | l'avenir | Beccaria, Bentham | Utiliser un homme comme moyen d'effrayer les autres |
| Amendement / réinsertion — punir pour corriger | le coupable | tradition pénale moderne | Traiter l'adulte responsable comme un malade à soigner |
Kant est ici le point d'appui le plus solide : la peine doit être infligée parce que l'individu a commis un crime, jamais uniquement comme moyen en vue d'un autre bien. Punir un innocent pour l'exemple serait utile, et absolument injuste. Paradoxe fort à réemployer : pour Kant, punir, c'est encore respecter le coupable comme être responsable — l'excuser reviendrait à le traiter comme une chose mue par des causes.
Beccaria (Des délits et des peines, 1764) déplace le critère : ce qui dissuade n'est pas la sévérité de la peine mais sa certitude et sa promptitude ; il en tire l'argumentaire contre la torture et la peine de mort.
Foucault (Surveiller et punir, 1975) déplace la question elle-même : cessons de demander si la prison est juste, demandons ce qu'elle produit — des corps dociles, une norme. À utiliser comme changement de terrain, pas comme réponse à la question morale.
6. Désobéir : quand est-ce légitime ?
Ne jamais présenter la désobéissance civile comme une simple infraction assumée. Quatre traits la définissent, et une copie qui les énonce a fait la moitié du travail :
- elle est publique (le contraire d'un délit, qui se cache) ;
- elle est non violente ;
- elle accepte la sanction — c'est ce qui prouve qu'elle reconnaît l'ordre juridique qu'elle conteste ;
- elle vise le changement d'une loi au nom de la justice, non un avantage privé.
Références : Thoreau (La Désobéissance civile, 1849, contre l'esclavage et la guerre au Mexique), Gandhi, Martin Luther King (Lettre de la prison de Birmingham). Chez Rawls, elle n'est légitime que dans une société presque juste, après épuisement des voies légales — précision qui vaut des points.
Trois plans-types
« Le juste se réduit-il au légal ? »
I. Oui : hors de la loi, chacun est juge dans sa cause — la loi seule rend la justice publique, stable, égale (Hobbes, positivisme juridique).
II. Non : nous jugeons les lois, donc nous disposons d'une mesure qui les dépasse (Antigone, légal/légitime, droit naturel).
III. Dépassement : le légal n'est pas le juste, mais il en est la seule réalisation possible ; d'où le devoir de réformer la loi plutôt que de la mépriser (Rousseau, Rawls).
« Faut-il toujours obéir aux lois ? »
I. Oui : désobéir selon sa conscience, c'est retirer sa force à la loi pour tous.
II. Non : une loi peut violer ce qu'elle est censée protéger (Locke, résistance).
III. La désobéissance civile, publique et acceptant la sanction, n'est pas le contraire de l'obéissance : c'est un appel au droit contre la loi.
« Y a-t-il des inégalités justes ? »
I. Toute inégalité semble une injustice (égalité de droit).
II. Traiter également des inégaux est injuste (Aristote, équité).
III. Critère : l'inégalité est juste si elle profite aux plus défavorisés (Rawls) — contesté par Nozick et par Marx, pour des raisons opposées.
Les citations à replacer (courtes et exactes)
- Rousseau : « Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté. »
- Rousseau : « L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. »
- Pascal : « Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »
- Marx : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. »
Quatre citations tenues valent mieux que douze approximatives : une citation fausse coûte plus qu'elle ne rapporte.
Les erreurs qui coûtent le plus
- Confondre légal et légitime. C'est le socle : sans cet écart, aucun sujet du chapitre n'a d'objet.
- Traiter le contrat social comme un événement historique. C'est une fiction théorique servant à fonder la légitimité.
- Confondre égalité et équité, ou justice distributive et corrective.
- Faire dire à Rawls qu'il supprime les inégalités. Il les conditionne.
- Réduire la punition à la vengeance sans le démontrer : c'est justement ce que l'institution judiciaire prétend interrompre.
- Présenter la désobéissance civile comme un simple refus d'obéir, en oubliant qu'elle accepte la sanction.
- Illustrer au lieu d'argumenter : Antigone pose le problème, elle ne le résout pas.
Teste-toi — 9 questions corrigées
Réponds sans regarder la fiche : la correction et l'explication s'affichent après chaque réponse.
-
La distinction légal / légitime signifie que :
Réponse : une loi peut être injuste. C'est de cet écart que naissent presque tous les sujets du chapitre : désobéissance civile, loi injuste, réforme du droit. -
La justice distributive d'Aristote :
Réponse : répartit selon le mérite, proportionnellement. À distinguer de la justice corrective, arithmétique, qui répare. Les confondre fait manquer la moitié des sujets sur le partage. -
Le contrat social est :
Réponse : une fiction théorique fondant la légitimité. Ni Hobbes ni Rousseau ne prétendent décrire un fait passé : ils construisent un modèle pour interroger ce qui fonde l'obéissance. -
Le voile d'ignorance de Rawls sert à :
Réponse : choisir des principes de justice sans savoir quelle place on occupera. En ignorant sa propre position, on ne peut plus tailler les règles à son avantage. Rawls n'interdit pas les inégalités : il ne les admet que si elles profitent aux plus défavorisés — c'est le principe de différence. Ce voile n'est pas un constat sur l'ignorance réelle des citoyens, mais une contrainte de raisonnement ; et il sert à juger les institutions existantes, non à les légitimer telles qu'elles sont. -
Le positivisme juridique soutient que :
Réponse : il n'y a de droit que le droit positif, effectivement institué. À ne pas caricaturer : Kelsen ne dit pas qu'une loi valide est juste. Il sépare la question « qu'est-ce qui est en vigueur ? » de la question « qu'est-ce qui devrait l'être ? » — et t'oblige donc à dire au nom de quoi tu juges une loi. -
L'équité, chez Aristote, consiste à :
Réponse : corriger la loi là où sa généralité la rend injuste dans un cas particulier. La loi est générale, les cas sont particuliers. L'équité n'est donc pas une entorse à la loi ni un sentiment : c'est ce que le législateur aurait dit s'il avait prévu le cas — la « règle de plomb » qui épouse la forme de la pierre. -
Punir « parce qu'un crime a été commis », et jamais uniquement pour l'exemple, c'est la position :
Réponse : rétributiviste, de Kant. Pour Kant, punir un innocent pour l'exemple serait utile et absolument injuste. Paradoxe à réemployer : punir, c'est encore respecter le coupable comme être responsable — l'excuser reviendrait à le traiter comme une chose. -
Ce qui distingue la désobéissance civile d'une simple infraction, c'est qu'elle :
Réponse : est publique, non violente et accepte la sanction. Accepter la sanction est le trait décisif : c'est ce qui prouve que la désobéissance reconnaît l'ordre juridique qu'elle conteste, au lieu de s'y soustraire. Chez Rawls, elle suppose en outre une société presque juste et l'épuisement des voies légales. -
Ce qui distingue la punition de la vengeance, c'est que la punition :
Réponse : est publique, mesurée, et prononcée par un tiers impartial. La vengeance est une réponse privée, illimitée, proportionnée à la colère ; la punition est publique, mesurée, prononcée par un tiers. Réparer un tort relève de la justice corrective, pas de la peine. Et dire que l'État se venge est une thèse à démontrer, jamais à supposer.
Autres fiches gratuites en philosophie
- Méthode : la dissertation de philosophie — Deux sujets sur trois le jour du bac : problématiser, et construire un plan qui pense.
- Méthode : l'explication de texte — Le troisième sujet proposé le jour du bac : dégager la thèse, poser le problème, et expliquer sans paraphraser.
Avant l'épreuve : Méthode de la dissertation de philosophie — le déroulé, le barème et ce que le correcteur attend, en détail.